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Le Sorcier et le Prophète

Le Sorcier et le Prophète : à propos de Steven Pinker et Yuval Noah Harari

Dans Le Sorcier et le Prophète (2018), Charles C. Mann maintient que la vie intellectuelle au cours du 21ème siècle est définie par une guerre civile entre les Sorciers, qui croient que la technologie nous sauvera, et les Prophètes, qui voient différentes sortes de désastres à l’horizon :

« Les prophètes voient le monde comme fini, et les gens comme contraints par leur environnement. Les Sorciers voient les possibilités comme inexhaustibles, et les hommes comme de malins gestionnaires de la planète. Les uns voient la croissance et le développement comme le lot et la bénédiction de nos espèces ; les autres regardent la stabilité et la préservation comme notre futur et notre objectif. Les Sorciers regardent la Terre comme une boîte à outils, son contenu comme étant gratuitement utilisable par tous ; Les Prophètes pensent que le monde naturel incarne un ordre général qui ne devrait pas être dérangé. Steven Pinker, l’auteur d’Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress (2018), est un Sorcier. Yuval Noah Harari, l’auteur de Homo Sapiens: Une brève histoire de l’humanité (2015) est un Prophète. »

 

A son apogée, Enlightenment Now se lit comme un de ces journaux de gratitude que des auteurs aidant au développement personnel nous disent de tenir: « aujourd’hui je suis reconnaissant de… » Pinker nous rappelle ce que nous, intellos, oublions trop souvent : à savoir que cette modernité a été dans son ensemble une évolution majeure de l’humanité : « L’histoire du progrès humain est vraiment héroïque. C’est glorieux… Nous vivons plus longtemps, souffrons moins, apprenons plus, devenons plus intelligents et profitons de plus de petits plaisirs et de riches expériences. Nous sommes moins nombreux à être tués, agressés, asservis, opprimés ou exploités par les autres. De quelques oasis, les territoires paisibles et prospères grandissent, et pourront un jour embrasser le globe. »

 

  • Comme la plupart des Sorciers, Pinker pense que nos ancêtres étaient quasiment tous des idiots ignorants :
    « Une personne type en 1910, si elle entrait dans une machine à voyager dans le temps et se matérialiserait aujourd’hui, serait complètement décalée par nos standards, tandis que si Joe et Jane Average faisaient le voyage inverse, ils seraient plus intelligents que 98% des ploucs barbus de l’ère Édouardienne qui les accueilleraient dès leur arrivée.

 

  • Comme la plupart des prophètes, Harari suppose que nos ancêtres étaient à certains égards meilleurs que nous :
    « Il y a vingt mille ans, les Sapiens moyens avaient probablement une intelligence supérieure et de meilleures capacités de fabrication d’outils que les Sapiens moyens d’aujourd’hui. Les écoles modernes et les employeurs peuvent tester nos aptitudes de temps en temps, mais peu importe notre incompétence, l’État-providence garantit toujours nos besoins fondamentaux. A l’Age de pierre, la sélection naturelle vous testait tous les jours et à tout instant, et si vous ratiez l’un de ses nombreux tests, vous mouriez en un rien de temps ».

 

Pour des raisons des plus évidentes, les personnes religieuses vont détester Enlightenment Now. Mais les personnes politisées ne vont pas l’aimer beaucoup non plus. Pinker écrit des mots très durs à l’encontre des idéologues de tout bord (e.g. : progressistes, conservateurs, communistes, socialistes, et la droite alternative). Bien que Pinker semble presque partial, équilibré, envers le libertarianisme, il est néanmoins assez critique envers les doctrinaires libertariens : « Clairement, le nombre de paradis libertaires dans le monde (pays développés sans aucune dépense importante dans le social) est de zéro… un libre marché peut coexister avec des régulations sur la sécurité, le travail, et l’environnement, tout comme un pays libre peut coexister avec des lois criminelles. Et un libre marché peut coexister avec de hauts niveaux de dépenses dans la santé, l’éducation, et la sécurité sociale… En effet, certains des pays dépensant le plus dans le social jouissent de grandes libertés économiques. »

Pinker critique aussi durement les admirateurs de Piketty, le genre de personnes à occuper Wall-Street et à déblatérer sur les inégalités : « J.K. Rowling, auteur des romans de Harry Potter, vendus à plus de 400 millions d’exemplaires et adaptés dans une série de films vus par à peu près autant de personne, fait parti des milliardaires de cette planète. Supposons qu’un milliard de personnes aient cédé 10$ pour le plaisir d’un livre de poche ou d’un billet de cinéma, et qu’un dixième de la transaction revienne à Rowling. Elle serait alors devenue milliardaire, augmentant les inégalités, mais en améliorant la vie des acheteurs, et non en l’empirant… Sa richesse se révèle être un effet secondaire  de l’action de milliards d’acheteurs de livre et de cinéphiles. »

D’un malicieux sourire, Joseph Campbell a une fois défini la « mythologie » comme la « religion des autres ». De la même manière, Harari maintient que nous devrions faire attention à ne pas avaler ce que dit le livre Enlightment Now. L’humanisme n’a pas vaillamment remplacé la religion par la rationalité : il a remplacé une vieille religion par une autre plus nouvelle. Selon Harari, l’humanisme n’est qu’une autre religion : « La religion de l’humanisme voue un culte à l’humanité, et s’attend à ce que l’humanité joue le rôle qu’a joué Dieu dans le christianisme et l’islam… L’humanisme a connu le même destin que toutes les religions qui ont réussi, comme le christianisme et le bouddhisme. En se répandant et en évoluant, il s’est fragmenté en de multiples sectes en conflit. »

 

Les trois branches de l’humanisme sont :

  • L’humanisme libéral, la branche orthodoxe, qui croit que « l’électeur sait mieux que quiconque », « la beauté est dans le regard de celui qui le porte », et « le client est roi » ;
  • L’humanisme socialiste, « qui englobe  pléthore de mouvement socialiste et communistes » ;
  • L’humanisme évolutionnaire, « dont les les plus célèbres représentants sont les Nazis ».

 

Harari affirme qu’ « initialement, les différences entre l’humanisme libéral, l’humanisme socialiste et l’humanisme évolutionnaire semblaient frivoles. Comparé à l’énorme gouffre séparant toutes les sectes humanistes provenant du christianisme, de l’islam ou de l’hindouisme, celui qui séparait les différentes versions de l’humanisme est insignifiant. Tant qu’on se met tous d’accord sur le fait que Dieu est mort et que seule l’expérience humaine donne un sens à l’univers, faut-il donner de l’importance au fait que toutes les expériences sont égales, où que certaines valent plus que d’autres ? Cependant, au fur et à mesure que l’humanisme s’implantait dans le monde, ces schismes internes se sont accentués, et ont finalement débouché sur la guerre de religion la plus mortelle de l’Histoire. » Tout comme les 16ème et 17ème siècles étaient définis par les Guerres de Religion entre les différentes sectes du Christianisme, Harari avance que le 20ème siècle a été défini par les Guerres de Religion Humanistes entre les différentes sectes de l’humanisme.

Les investisseurs n’étaient pas du côté de l’humanisme libéral. Harari l’indique clairement, durant presque tout le 20ème siècle, les meilleurs et les plus brillants croyaient que les jours de la démocratie libérale étaient comptés. Et malgré ça, en dépit de tous les chiffres, elle a surpassé ses rivaux :

« Au début du 21ème siècle, cela reste l’unique possibilité… Quant à 2016, il n’y a pas d’alternative sérieuse au propositions libérales de l’individualisme, des droits de l’Homme, de la démocratie et du libre marché. Les protestations sociales qui ont traversé l’Occident en 2011 (comme la manifestation « Occupy Wall Street » et le mouvement espagnol 15-M) n’ont absolument rien contre la démocratie, l’individualisme et les droits de l’Homme, ou même les principes de base de l’économie du libre marché . Bien au contraire : elles ont reproché aux gouvernements de ne pas assez s’attacher aux idéaux libéraux. Elles exigent un marché « vraiment » libre, et non contrôlé et manipulé par les corporations et les banques « trop grosses pour couler ». Elles appellent de véritables institutions de démocratie représentative, qui serviraient les intérêts des citoyens ordinaires au lieu de servir ceux des lobbies fortunés et des puissants groupes d’intérêts. Même les plus virulents opposants au système boursier et les parlements les plus critiques n’ont pas de modèle alternatif viable pour gouverner le monde. Trouver la petite bête dans le système libéral a beau être le passe-temps favori des académies occidentales et des activistes, ils n’ont pour l’instant rien pu trouver de mieux. »

 

L’humanisme libéral a bien prospéré. Mais plus pour longtemps, suggère Harari.

L’humanisme libéral sera-t-il abattu par des réactionnaires comme Poutine et Trump ? Non. Comme Pinker, Harari pense que les forces de réaction n’ont pas d’avenir. Ce sont des mouvements gériatriques qui plaisent surtout aux anciens. Les jeunes, peu importe leurs idéaux politiques, ont massivement rejeté le monde que regrette ces vieillards. Tous les délires et diatribes réactionnaires ne sont rien de plus que le gémissement d’une bête mourante.

L’humanisme libéral sera-t-il abattu par la religion ? Non plus. Comme Pinker, Harari maintient que la religion n’a pas d’avenir: « Plus d’un siècle après que Nietzsche L’ait déclaré mort, Dieu semble être de retour. Mais c’est un mirage. Dieu est mort, se débarrasser du corps prend juste un peu de temps. L’islam radical ne pose pas de sérieuses menaces au système libéral, car malgré toute leur ferveur, les zélotes ne comprennent pas réellement le monde du 21ème siècle, et n’ont rien de cohérent à dire sur les nouveaux dangers et opportunités que les nouvelles technologies génèrent autour de nous. »

 

Si on croit Harari, l’humanisme libéral sera sapé dans une ou deux décennies par le même progrès scientifique dont Pinker chante les louanges dans Enlightenment Now. Tout comme les études scientifiques de la Bible ont par inadvertance sapé la foi pour le Dieu chrétien, les études scientifiques de l’esprit sont en train de saper la foi pour le Dieu libéral humaniste : l’individu libre de choix. Les algorithmes utilisés par Facebook et Google vous connaissent déjà mieux que votre famille et vos amis. Mais les algorithmes du futur vous connaîtront mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

Harari a, trois ans auparavant dans Homo Deus, prédit par inadvertance notre réponse au scandale de Cambridge Analytica. Il disait que les exposés sur la grandissante industrie de l’algorithme seraient probablement rejetés pour les mêmes raisons qu’on rejette habituellement l’industrie des relations publiques : particulièrement parce qu’on ne veut pas croire qu’on puisse être aussi facilement manipulé. Comme tous les humanistes libéraux, nous plaçons notre foi en l’individu libre de choix. Ainsi, de tels exposés sont une menace existentielle. Hélas, je suspecte maintenant que ce sont ces mêmes manipulations qui m’ont en quelque sorte donné la vision que j’ai d’Hillary Clinton. Je suspecte aussi que certains de mes amis Facebook s’informent sans le vouloir avec des faux comptes créés par des trolls à St Pétersbourg. La nature humaine étant ainsi faite, j’imagine maintenant que la plupart de ces comptes vont se dédoubler. Parce qu’il est difficile d’admettre de s’être fait dupé, et qu’on est pas aussi intelligent qu’on se le croit.

Quiconque contrôle ces algorithmes exercera un pouvoir vraiment divin. Ils seront en mesure d’influencer ou même de décider des élections sans bourrer les urnes, diviser le district en faveur d’un parti ou truquer les élections. Et ils pourront vous faire acheter des choses dont vous n’avez pas besoin d’une manière qui fera pâlir d’envie les Don Draper du monde de la publicité. En bref, ils seront capables de vous manipuler d’une manière qu’Orwell pourrait difficilement imaginer. Des gourous intellectuels sur la paranoïa des médias tels que Chomsky nous ont dit comment le consentement se construit sur des décennies. Mais qu’adviendra-t-il de notre foi démocratique en la sagesse de l’électorat, lorsque que les algorithmes du futur prouveront leur justesse? Harari semble hanté par des questions de ce genre.

Les cinéastes étaient toujours autorisés à dépeindre des adultères, des criminels et des femmes fatales dans le Hollywood de l’ère de Hays, tant que les méchants étaient à la fin traduits en justice ou alors punis pour leurs péchés. De la même manière, même si elle est quelque peu désapprouvée, les intellectuels bien-pensants de l’occident du 21ème siècle ont toujours le droit de dire du bien du progrès, de la technologie, de la modernité, de la science et du capitalisme tant qu’ils expriment clairement que le jour du Jugement Dernier approche, et que nous  paierons tous cher pour notre orgueil. Comment expliquer autrement les réceptions follement divergentes de l’Homo Deus de Harari et d’Enlightement Now de Pinker ?

Dans le long premier chapitre de l’Homo Deus, Harari raconte le même récit sur le progrès que les critiques aiment détester dans le nouveau livre de Pinker ; et pourtant, à ma connaissance, personne n’a rejeté Harari comme un apologiste simpliste, ou un défenseur panglossien du scientisme. Au contraire, le livre d’Harari a reçu myriade de critiques positives des intellectuels. Qu’est-ce qui explique cette différence? Voici ce que je pense : Pinker est un sorcier qui ne fait pas payer la méchanceté de la pécheresse à la fin de son histoire. Il ose suggérer qu’elle pourrait trouver le bonheur et vivre heureuse pour toujours. Mon Dieu ! Encore une histoire d’ado. Les jeunes athlètes heureux et en bonne santé qui écoutent de la musique pop et sourient tout le temps doivent plutôt être inintéressants, tandis que les enfants maussades dans leur coin écoutant The Smiths et se morfondant doivent être les porteurs d’une perspicacité profonde.

 

Si Pinker et Harari faisaient un débat, Pinker gagnerait sans aucun doute. Parce que Harari argumente comme un intellectuel qui douterait de lui-même, alors que Pinker argumente comme un impitoyable président de club de débat. Sa certitude est parfois agaçante, tout comme son style de prêcheur. Vous voulez un argument mais vous sentez que vous obtenez un sermon. Je doute qu’il soit réellement un idéologue (dans la vraie vie) ; mais il écrit vraiment comme s’il en était un. Quoi qu’il en soit, je soupçonne que ces hommes sont d’accord sur la plupart des sujets et veulent les mêmes choses pour l’avenir. Si Pinker dresse une image rose du progrès humain et de ses réalisations dans l’espoir que les deux continueront, Harari esquisse un futur dystopique dans l’espoir que cela l’empêchera. Comme tous les prophètes, Harari prophétise pour empêcher la prophétie, non pour la prédire.

 

Traduit Depuis Quillette.com par l’équipe de Traduction de Plebiscis !

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